Historique

Les plaques d’adresse émaillées, aujourd’hui caractéristiques du paysage bâti de la ville de Montréal, apparaissent au début du XXe siècle, alors que la ville voit son territoire s’agrandir rapidement, suivant l’annexion de nombreuses municipalités à sa périphérie. Devant certains noms de rue identiques d’un secteur à l’autre et une numérotation propre à chaque ancien village, la ville entreprend de renommer certaines voies, et elle adopte un plan de numérotation unifié et rationalisé. En 1905, la rue Saint-Laurent devient « boulevard », divisant Montréal en deux versants, est et ouest, et servant de point « zéro » aux numéros d’immeuble, qui augmentent de part et d’autre. À partir de 1924, les adresses des rues de l’axe nord-sud sont à leur tour rationalisées, du fleuve vers le nord. La renumérotation des immeubles s’échelonne jusqu’en 1931.

Archives de la Ville de Montréal. COTE.

Dans la foulée de cette uniformisation, la ville cherche à standardiser l’affichage, autant des noms de rue que des numéros d’immeuble (1). Elle lance donc un premier appel d’offres dans The Daily Witness, le 9 février 1907, pour la fourniture de 5 000 plaques d’adresse et de 2 000 plaques de nom de rue. L’appel d’offres est remporté par la Denis Advertising Signs Limited, qui propose la fourniture de plaques d’adresse pour la somme de 8,5¢ l’unité. La fabrique de l’entreprise – qui réalisera de nombreuses enseignes marquantes du paysage montréalais, dont celle du Archambault, au coin des rues Berri et Sainte-Catherine – est alors située au 35, rue Vallée (actuel Complexe Desjardins). 

CITY CLERK’S OFFICE. (1907, 9 février). « Road Dept. Sealed Tenders ». The Daily Witness.

La majorité des plaques d’adresse du paysage montréalais est toutefois produite suivant l’appel d’offres lancé dans La Presse, le 10 mars 1908, et conclut en faveur de la Thomas Davidson Manufacturing Company Limited, unique soumissionnaire. Dans sa soumission, la compagnie met de l’avant la qualité et la durabilité de son produit, déjà utilisé par la ville depuis une dizaine d’années et toujours en bon état, ainsi que par de nombreuses autres municipalités, telles que Hamilton, Toronto, Delorimier et Westmount. L’entreprise offre alors des plaques d’adresse en fer émaillé pour la somme de 20,5¢ l’unité. L’année suivante, son prix baisse à 20¢ l’unité. Plusieurs contrats pour la fourniture de plaques de noms de rue et d’adresse sont conclus avec la compagnie dans les années suivantes. Les plaques émaillées sont produites à Montréal, dans la Petite-Bourgogne; le complexe industriel de la compagnie est situé entre les rues Dominion, Albert, Vinet et Delisle. En 1927, la Thomas Davidson Manufacturing Company Limited devient la General Steel Ware suivant sa fusion avec quatre autres compagnies.

Les appels d’offres de la municipalité pour la fourniture des plaques d’adresse ne mentionnent spécifiquement, ni matériaux, ni dimensions, ni couleurs, ni typographie. Bien que certaines exigences aient pu être obtenues directement auprès de la ville par les entreprises intéressées, les fournisseurs eux-mêmes peuvent avoir défini les caractéristiques des plaques proposées. Il était d’ailleurs exigé que des échantillons soient joints aux soumissions. La Thomas Davidson Manufacturing Company Limited est d’ailleurs à l’origine du relief caractéristique des plaques d’adresse montréalaises; l’entreprise mettant de l’avant cet aspect unique de son produit dans son offre de 1909. Ce relief vise à permettre la circulation d’air entre la plaque et la surface de pose, et ainsi prolonger sa durée de vie. La compagnie fournit aussi deux rondelles de caoutchouc par plaque, pour une installation permettant la dilatation thermique du métal. 

ALBUM MASSICOTTE. (1905) Coins Delisle/Dominion/Albert/Vinet.
Archives de la Ville de Montréal. COTE.

En 1944, les plaques sont vendues par la ville au coût de 30¢, incluant l’installation par le personnel municipal. Or, au moins jusqu’en 1919, les plaques sont fournies par la ville, au fil de campagnes de renumérotation, secteur par secteur. En 1979, la ville possède une réserve de 15 000 plaques, qu’elle vend au coût de 10$ l’unité aux propriétaires intéressés, alors qu’il n’est plus exigé d’avoir la plaque uniformisée. Les plaques en réserve doivent toutefois être numérotées, au fil des commandes, ce qui ne peut avoir été réalisé au complexe de la General Steel Ware du 2355, rue Delisle, démoli à la fin des années 1960.

Caractérisée par sa typographie, ses chiffres blancs et son fond bleu, la plaque d’adresse émaillée montréalaise présente quelques variations, possiblement selon les lots. Si le bleu est parfois plus ou moins foncé, le fond vert ou la typographie légèrement modulée, la distinction la plus notable reste l’adresse noire sur fond blanc, distribuée à partir du milieu des années 1940. 

Témoins du développement du territoire, d’abord en villages ou villes, puis des diverses annexions à la ville de Montréal tout au long du XXe siècle, les plaques d’adresse émaillées sont caractéristiques du plan de numérotation distinctif de la ville de Montréal. On les retrouve ainsi davantage dans les quartiers fortement développés dans la première moitié du XXe siècle, tout comme dans les secteurs où les adresses ont été modifiées par le plan de numérotation uniformisée. Ces plaques, en blanc sur bleu ou en noir sur blanc, peuvent aussi témoigner de l’époque de construction du bâtiment.

Les plaques d’adresse émaillées montréalaises témoignent aussi d’une technique de fabrication bien rare aujourd’hui au Québec, et du métier d’art d’émailleur/émailleuse. Peu d’artisans peuvent aujourd’hui assurer leur fabrication, et il fallait, dans les dernières années, se tourner vers une émaillerie normande pour obtenir une plaque d’adresse émaillée se rapprochant de celles qui caractérisent le paysage bâti montréalais. La production locale de plaques émaillées suivant les règles de l’art de l’émaillage met en valeur un élément caractéristique du paysage bâti montréalais, largement défini par le travail minutieux des artisans ayant contribué à sa fabrication, ainsi qu’une technique de fabrication ayant marqué le XXe siècle.

(1) Les plaques de rue émaillées encore en place sont plus rares. On peut en voir une au coin des rues Saint-André et de Bienville, ou encore au coin des rues Rivard et Rachel, sur le Plateau-Mont-Royal. 

Bibliographie
HAWRY, Marie-Claude. (2020, 24 février). « Les plaques d’adresse montréalaises ». Encyclopédie du MEM.
LAROCHE, André. (2016, 30 juillet). « La lente disparition de la plaque d’adresse montréalaise ». La Presse.
NADEAU, Jean-François. (2014, 18 février). « Des plaques d’adresse en voie d’extinction ». Le Devoir.

Dans les archives de Montréal
s.a. (1906, 27 mars). « Changes of street names ». The Montreal Daily Star.
s.a. (1970, 20 juin). « Avis d’encan ». Le Soleil.
ALBUM MASSICOTTE. (1902) Rue Vinet.
ALBUM MASSICOTTE. (1905) Coins Delisle/Dominion/Albert/Vinet.
BUREAU DES COMMISSAIRES. (1913, 1 avril). « Cité de Montréal, Fournitures et matériaux ». Le Devoir.
BUREAU DU GREFFIER DE LA CITÉ. (1909, 20 février). « Voirie, Matériaux et pavages ». La Presse.
CHAS. E. GOAD CO. (1909). Insurance plan of city of Montreal, Quebec, Canada, volume I.
CHAS. E. GOAD CO. (1915). Insurance plan of City of Montreal, Quebec, Canada, vol. IV.
CITY CLERK’S OFFICE. (1907, 9 février). « Road Dept. Sealed Tenders ». The Daily Witness.
DUHAMEL, Alain. (1979, 22 février). « Le prix du numéro civique décuple ». Le Devoir.
SERVICE D'URBANISME DE LA VILLE DE MONTRÉAL (1930-1957). Plans d'utilisation du sol de la ville de Montréal à l'échelle 1:600.
The DENIS ADVERTISING SIGNS LIMITED. (1915, 27 avril). La Presse.
UNDERWRITERS' SURVEY BUREAU. (1961). Insurance plan of the city of Montreal, volume 4.

Dans les archives numériques de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec
LAMOUREUX, P. (1937) Guide des rues, re numérotage civique. VM6-10_2090-A-001.
FONDS BUREAU DES COMMISSAIRES. – 1893-1925
Procès-verbaux : Volume 7. – Index. – 18 avril 1913 – 13 mai 1913. VM017-0_100_1913_04-18--1913-06-23_Partie_2
FONDS CONSEIL DE VILLE DE MONTRÉAL. – 1833-2001
VM001-3-2_002353_op
VM1-06_IndexSD_Pha-Pola_op
FONDS SERVICE DES FINANCES ET DU CONTRÔLE BUDGÉTAIRE. – 1801-2001
VM002-01-D091_105
VM002-01-D133_148
VM002-01-D137_62-1
FONDS URBANISME ET HABITATION. (1959). VM097-Y-02-D003B-0163-26

Texte par Pascale Busseau